Pastourelle

une parole parmi tant d'autres, mais une parole quand même

 

Heureux… en route! – 2 février 2014 11 mars 2014

Classé dans : Prédications — pastourelle @ 17 h 02 min

1 Corinthiens 1, 26-31 ; Matthieu 5, 1-12

Le texte de l’Evangile qui nous est proposé aujourd’hui nous fait nous arrêter sur un passage bien connu : les Béatitudes.

N’ayant pas retrouvé toutes mes facultés après une pause maladie, … drôle de façon de commencer l’année, surtout quand tout le monde vous souhaite une bonne santé… je me suis inspirée d’une prédication du pasteur Louis Pernot du Temple de l’Etoile à Paris, ce qui m’a d’ailleurs replongée quelques années en arrière lorsque j’étais éclaireuse dans ce même temple !

 

Mais avant cela, voici une petite introduction à ces fameuses béatitudes. Dans l’Evangile de Matthieu, Jésus jusque-là peu bavard, mais très actif puisque son début de ministère est marqué par de nombreux miracles, prend enfin la parole durant 3 longs chapitres, ce que l’on appelle le Sermon sur la montagne, duquel on peut retenir, en vrac : les béatitudes, le Notre Père, l’amour des ennemis, la paille et la poutre ou encore la parabole des deux maisons.

Nous retrouvons un parallèle de discours dans l’Evangile de Luc, mais beaucoup plus court, non pas sur la montagne, mais dans la plaine.

 

Mais c’est surtout la version des béatitudes de Luc qui a induit en erreur bon nombre de lecteurs pour le moins avisés comme le pape Paul 6. Voici un extrait de sa lettre aux paysans d’Amérique latine en 1968 : « Permettez-nous, fils très chers de vous annoncer à vous aussi la béatitude qui est déjà la vôtre : la béatitude de la pauvreté évangélique. Permettez que, tout en nous employant de toutes manières pour alléger vos peines et vous procurer un pain plus abondant et plus facile, nous vous rappelions que ‘l’homme ne vit pas de pain seulement’ et que tous nous avons besoin d’un autre pain, celui de l’âme, c’est-à-dire celui de la religion, celui de la foi, celui de la parole et de la grâce divine ; et permettez qu’en outre nous vous disions que vos humbles conditions sont plus propices que d’autres pour le royaume des cieux, c’est-à-dire pour les biens suprêmes et éternels de la vie, si elles sont supportées avec la patience et avec l’espérance du Christ. »

 

Ou encore cette interprétation très libre de Napoléon : « La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes et l’inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il lui est impossible d’accéder à cette différence s’il n’y a pas là une autorité qui lui dise : ‘Dieu le veut ainsi, il faut qu’il y ait des pauvres et des riches dans le monde ; mais ensuite et pendant l’éternité, le partage se fera autrement’ »

 

Avec de telles interprétations, nous n’avons qu’une envie, arracher les béatitudes de nos Evangiles pour que de telles bêtises ne soient plus audibles. Car les béatitudes sont un cri révolutionnaire pour nous aujourd’hui et certains cherchent à en faire un moyen de maintenir en place un ordre social injuste, une façon de ne rien changer.

 

Alors, entre cette glorification de la pauvreté comme signe d’élection divine et la théologie de la prospérité qui explique que seuls ceux amassant or et argent seront sauvés par Dieu, il y a certainement un juste milieu à trouver et surtout une meilleure vision de la justice à élaborer ! Tentons de découvrir tout cela maintenant…

Avant cela, il faut encore noter une différence de taille entre les deux versions des béatitudes que l’on trouve dans nos Evangiles. L’Evangile de Matthieu a tendance à spiritualiser les choses. Ainsi, il ne s’agit plus de pauvres, mais de pauvres en esprit, de même, il ne s’agit plus d’avoir faim, mais faim et soif de justice… l’angle de réflexion n’est alors plus le même.

 

Alors que nous disent ces béatitudes. Et bien déjà elles commencent par quelque chose de très positif : « heureux » !! Ce qui veut dire que Jésus nous invite à quelque chose de joyeux. N’en déplaise à quelques-uns mais l’Evangile n’est pas quelque chose de mortifère, au contraire, c’est une bonne nouvelle qui appelle à la joie et au bonheur… rien que pour ça, moi je prends !!

Vous me direz, vendre du bonheur actuellement c’est à la mode puisque tout le monde le recherche : il n’y a qu’à voir les rayons de développement personnel dans les librairies : tous ces livres vous proposent des méthodes miracles, des recettes pour enfin vivre heureux, épanouis, libérés !… Mais avant il faut passer au tiroir-caisse.

L’Evangile n’a rien à vendre (ce qui d’ailleurs le décrédibilise parfois car ce qui n’a pas de prix, n’est pas intéressant !!), pas de remède miracle, pas de coup de baguette magique. L’Evangile est en lui-même une bonne nouvelle (c’est son étymologie), à nous de savoir la saisir et d’en vivre pour être heureux. D’ailleurs, il ne nous dit pas vraiment ce que nous avons à faire pour découvrir le bonheur, il nous dit : « heureux », « vous êtes déjà heureux, le bonheur est déjà en vous, vous n’avez pas à le chercher ailleurs, vous n’avez qu’à le laisser s’exprimer », il ne dit pas « si vous suivez la recette, vous serez libres, libérés de toutes vos chaines », il nous dit : « vous êtes déjà libres », il ne nous dit pas : « si vous faites bien tout ce que je vous dit vous obtiendrez le royaume des cieux », il nous dit « le royaume des cieux est déjà à vous ».

 

Ce qui est encore plus particulier dans ce bonheur évangélique, c’est qu’il n’évite pas les difficultés, les contraintes : heureux ceux qui pleurent, ceux qui sont persécutés… Le bonheur existe malgré cela.

 

Mais commençons par les béatitudes que l’on pourrait qualifier de positives :

- Heureux ceux qui sont doux car ils hériteront la terre. Ceux qui sont doux ou humbles car le mot grec signifie les deux. L’humilité et la douceur ne semblent être que peu de choses par rapport à l’amour que le Christ nous demande de vivre. Et pourtant, ils sont cités bien avant la compassion. Il ne s’agit pas là d’appliquer une quelconque morale, mais de changer totalement d’état d’esprit. L’humilité dont il est question ici c’est ne pas prétendre être le centre du monde. C’est l’antidote au plus grand péché du monde : vouloir se prendre pour Dieu ! Vouloir se mettre soi-même au centre de toute chose. Vouloir déterminer par rapport à soi-même ce qui est le bien et le mal, déclarant « bien » ce qui nous plait à nous, et par rapport à soi, et non plus par rapport à un absolu qui nous dépasse, l’universel, ou simplement par rapport aux autres. L’humilité évangélique, ce n’est donc pas une modestie humaine (qui bien souvent est de la fausse modestie), mais une attitude fondamentale : savoir qu’on n’est pas tout seul, qu’il y a Dieu et les autres autour de nous, en prendre conscience et agir avec cette conscience.

 

Quant à la douceur de cette béatitude, elle va à l’encontre de tout ce qui fait notre monde aujourd’hui : un monde de concurrence, de compétitivité où il faut être le meilleur quitte à écraser les autres, à les dénigrer. Un monde où il y a des gagnants et des perdants. La douceur de la béatitude nous dit que la vie n’est pas un combat, ce n’est pas une montagne à escalader, ni un examen stressant à réussir, non la vie est tout simplement une réalité à accueillir. Elle nous est donnée, à nous de la recevoir avec gratitude. Et la vie n’est que ce que nous en faisons : souhaitons nous la haine et la violence, alors, allons-y, écrasons nos voisins, nos collègues, pas de pitié, comportons-nous comme des battants, des gagnants : c’est eux ou c’est nous… autant que ce soit nous ! Mais soyons honnêtes, c’est vraiment une vie de haine et de violence que nous voulons vivre ? C’est cette vie-là que nous souhaitons à nos enfants ? Pour ma part, je ne souhaite à mes filles que le bonheur, peu importe les études, peu importe le salaire. Mais nous sommes embarqués dans cette société où « tu marches ou tu crèves », alors il nous faut nous décentrer, il nous faut éviter l’égoïsme, il nous faut lâcher prise pour tout simplement vivre dans la douceur de la confiance.

 

Eviter l’égoïsme, c’est entrer dans la seconde béatitude positive :

- Heureux ceux qui ont faim et soif de justice car ils seront rassasiés

Mais ceux-là sont en quête, ils ne sont pas arrivés encore à leur fin. Ils sont en route, ils sont en marche. Vous le savez peut-être mais ce mot heureux peut être traduit autrement, comme l’a fait Chouraqui car le mot hébreu ‘heureux’ vient du verbe se mettre en marche, se mettre debout. Etre en mouvement car le bonheur ne se trouve pas en restant assis, sans rien faire, ce bonheur, il se vit en mouvement. Le bonheur n’est pas un état, mais une dynamique. D’ailleurs, dans l’Evangile, Jésus interpelle souvent ses auditeurs en leur disant de se mettre en mouvement : lève-toi et marche ; va et ne pèche plus ; et à Pierre dans sa barque : viens. Là encore il nous interpelle : allez, en route pour le bonheur.

 

- Heureux ceux qui sont compatissants ou selon les traductions : miséricordieux. Le terme grec signifie l’amour, mais pas n’importe quel amour : celui qu’une mère peut porter à son enfant – un amour totalement désintéressé, un amour qui décentre. Un amour qui peut pousser à s’oublier soi-même ou en tout cas, qui ne nous met plus sur la première marche de notre podium d’importance. Tout ce qui préoccupe la mère, c’est le bien être de son enfant, le sien passe bien après. Et bien l’Evangile nous dit : cet amour, il ne doit pas rester uniquement filial, il doit se vivre avec tous.

 

Vous me direz que ce n’est pas facile, mais c’est exactement ce que nous raconte la parabole du bon samaritain : avant lui étaient passés des personnes trop importantes pour s’abaisser à aider une personne dans le besoin, elles avaient certainement des choses très importantes à faire et n’avaient pas le temps de s’apitoyer sur le sort de cet homme. Le samaritain s’est arrêté lui, peut-être avait-il aussi des choses urgentes à faire à la ville, toujours est-il qu’il s’est arrêté : la vie d’un homme valait plus que des affaires à conclure.

Ce qui est perturbant dans cette béatitude, c’est la réciprocité dont parle Jésus : « Heureux ceux qui sont compatissants car ils obtiendront compassion » : Tout cela serait fait dans un certain intérêt ?? Non, cela pointe que l’amour est une logique d’existence. En ouvrant son cœur, on s’ouvre aux autres pour donner, mais aussi pour recevoir (ce qui est souvent plus difficile que donner !). Tout est question de relation : on le répète souvent lors des mariages : on ne peut aimer que parce que Dieu nous a aimés en premier ! On ne peut donner que parce qu’on nous a donné en premier.

 

- Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu.

Dans le judaïsme, le cœur n’est pas le lieu des sentiments, ni des émotions. Il est le centre décisionnel à l’origine de nos pensées, de nos choix. Il est ce qui fait notre être fondamental. L’important ici n’étant pas l’action, sinon Jésus aurait dit : « Heureux ceux qui font de bonnes actions », mais ce en quoi nous croyons vraiment, ceux qui nous guide pour construire notre vie en correspondance avec nos convictions, nos valeurs. Mais parfois nous n’arrivons pas jusqu’aux actes, un peu comme Paul : « je suis à même de vouloir le bien, mais non de l’accomplir » (Rom 7:18). Mais l’essentiel, c’est déjà de se centrer, de vouloir servir le Dieu de l’Evangile qui est l’amour, le pardon, le service, et la paix. Dans le protestantisme, c’est ce qu’on a appelé le salut par la foi, et non le salut par les œuvres.

 

- Heureux les artisans de paix car ils seront appelés fils de Dieu !

Là encore retenons ce que Jésus ne dit pas : « heureux ceux qui vivent en paix avec les autres » ou « heureux ceux à qui on fiche la paix ». Non, heureux sont ceux qui se mettent en action pour la paix… pas ceux qui la subissent (même si subir la paix est tout de même plus agréable que subir la guerre !). Toutes ces béatitudes sont tournées dans le sens actif. Ce qui fait que même lorsqu’on est dans les persécutions évoquées par Jésus, on peut trouver le bonheur par l’amour porté aux autres, par la paix recherchée…

 

Les béatitudes négatives, les voila : heureux les pauvres en esprit ; heureux ceux qui pleurent ; heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice ; heureux êtes-vous lorsqu’on vous insulte, qu’on vous persécute et qu’on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés à cause de moi.

A la différence de Luc, pour Matthieu il ne faut pas être démuni matériellement pour accéder au bonheur, ce qui peut en faire taire certain… Matthieu a spiritualisé les béatitudes ce qui donne une toute autre dimension à ce texte. Se savoir pauvre spirituellement, c’est se mettre soi-même dans la situation de recevoir, d’accueillir. Pouvoir accueillir c’est avoir de la place dans son cœur, c’est l’ouvrir. Si on est rempli de certitudes, d’égoïsmes, on n’attend rien de personne et l’autre ne sert à rien, n’est rien !

 

Même les situations les plus dramatiques ouvrent au bonheur quand on est prêt à se laisser décentrer, à se dire que le plus important dans ce monde ce n’est peut-être pas notre petite personne, mais ceux qui nous entourent, connus ou inconnus.

Le bonheur biblique tel que présenté n’amène pas à l’immobilité, à la tranquillité, au contraire, il nous appelle à avancer, à prendre le risque d’aller vers les autres, à nous jeter dans la vie, et la vie n’est pas un long fleuve tranquille !

 

Je terminerai par une allusion à un livre que je viens de finir : ce n’est pas de la grande littérature, mais un livre de détente : « L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire ikea » de Romain Puertolas. Dans les grandes lignes, c’est l’histoire d’un fakir indien, arnaqueur, qui n’a toujours vécu que pour lui, qui se fait payer un voyage à Paris par son village pour acheter un lit à clous à Ikea. Comme le titre l’indique, il se retrouve coincé dans une armoire envoyée en Angleterre, il est expulsé en Espagne, se retrouve en Italie avant d’atterrir en Lybie et de regagner la France. Durant son parcours il découvre des personnages qui lui tendent la main (ça ne lui était jamais arrivé), il trouve ça merveilleux et se dit que dorénavant, il ne fera que le bien autour de lui, il aidera les autres. Et voila ce qu’il ressent la 1ère fois qu’il vient en aide à un homme : « Ca y est, il venait d’aider quelqu’un, son premier humain. Et c’était d’une facilité déconcertante. En agissant ainsi, une sensation de bien-être envahit tout son corps. Il sentit une espèce de petit nuage vaporeux naitre dans sa poitrine et s’étendre dans toutes les directions vers les extrémités de ses membres. Bientôt le nuage l’enveloppa complètement et il eut l’impression de quitter le sol poussiéreux sur un énorme fauteuil moelleux. »

 

Comme quoi, le bonheur tient à peu de chose… et je vous souhaite à tous de rencontrer ce petit nuage vaporeux qui fait tant de bien ! Ce n’est que ce que Dieu vous souhaite ! Amen.

 

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