Pastourelle

une parole parmi tant d'autres, mais une parole quand même

 

Heureux, ici et maintenant – 29 janvier 2017 6 février 2017

Classé dans : Prédications — pastourelle @ 14 h 22 min

1 Corinthiens 1, 26-31; Sophonie 2,3;3,12-13; Matthieu 5, 1-12

Cette semaine j’ai vu un documentaire sur les survivants d’Auschwitz intitulé « un numéro sur ma peau ». Je ne savais pas que seuls les déportés d’Auschwitz avait été marqués par les nazis comme pour leur enlever leur humanité et les rendre tels des animaux. Ils n’avaient plus de noms, juste un numéro. Ce documentaire abordait justement la relation des rescapés du camp avec leur numéros : ceux qui l’avaient fait enlever, ceux qui l’arboraient fièrement, ceux qui préféraient le cacher et les enfants et petits-enfants qui s’étaient fait tatouer à leur tour le numéro de leur proche pour ne pas oublier.

Ce qui m’a marquée c’est le sourire de ces personnes, leur joie. Bien sûr, il y avait la tristesse en pensant au reste de la famille morte dans le camp, la tristesse de parler de ces années de captivité, mais il y avait aussi la joie.

 

D’ailleurs un de ces survivants, apostrophé par un adolescent lors d’une conférence étonné par sa joie de vivre lui répond: on a qu’une vie, il faut en profiter.

Et je me dis quel travail sur soi pour voir la vie ainsi. Ils ont été marqués à vie dans leur esprit et dans leur corps mais la vie a été plus forte. Il est certain que d’autres n’ont jamais pu sortir de cette horreur, ils ont été happés, même survivants, par l’impossibilité de vivre, mais juste de survivre.

 

D’ailleurs je me demande toujours de quelle manière on peut sortir de telles épreuves sans séquelles apparentes. Comment traverser l’enfer et, en apparence, reprendre une vie « normale ». Traversant une épreuve comme ça, j’ai l’impression que je n’aurais pas la force de sortir des tréfonds de la dépression. Je crois que je me laisserais couler… Mais on ne peut présager de la force de vie qui peut nous submerger, nous faire remonter à la surface, pour nous redonner notre place au milieu des vivants.

 

J’ai vu un autre documentaire sur les libérateurs, ces alliés qui sont arrivés les 1ers dans les camps et ont découvert l’impensable, l’inimaginable. Ces témoins, eux, n’avaient pas le sourire. Au contraire, 70 ans après, l’émotion les submergeait toujours. Comme si la compassion, l’empathie étaient plus en capacité d’annihiler la joie, la vie.

Comme si les survivants disaient : nous avons vécu le pire, nous avons failli mourir, nos pères, nos mères, nos frères et soeurs sont morts alors vivons, profitions de cette vie qui ne nous a pas été enlevée. Et comme si les libérateurs disaient: comment avez-vous fait pour vivre là-dedans, comment a-t-on pu vous faire vivre dans cette horreur? Comment peut-on expier cette faute qui certes n’est pas la nôtre, mais rejaillit malgré tout sur l’humanité toute entière… nous ne pouvons que vivre sous le coup de ce péché.

 

Comme si seuls ceux qui avaient survécu pouvaient faire un travail pour avancer et faire quelque chose de cette expérience traumatique. Et ceux qui en avaient été témoins, témoins agissant pour la libération, n’étaient pas en capacité de dépasser le choc vécu.

C’est d’ailleurs au sujet des camps de concentration que le psychiatre Boris Cyrulnik a repris le terme de résilience, cette capacité pour une victime non pas d’oublier la cause traumatique mais au contraire d’en prendre acte pour la dépasser et par là-même ne pas tomber dans la dépression et même utiliser ce traumatisme comme une force. C’est dans ce sens qu’un psychologue mexicain propose cette définition: « La résilience est la capacité qu’un individu a de générer des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux pour résister, s’adapter et se fortifier, face à une situation de risque, générant une réussite individuelle, sociale et morale. » Et à partir de ce concept, on peut mieux comprendre la phrase de ce survivant: « Auschwitz m’a beaucoup apporté, je l’ai fait et j’en suis fier »

 

Et tout cela m’a fait penser aux béatitudes qui nous sont proposées pour ce dimanche… Lorsque Jésus appelle heureux ceux qui sont dans des situations de détresse.

Je me suis toujours dit que ce texte ne pouvait être que reçu, mais pas donné… vous me direz que pour recevoir il faut qu’on nous donne. Le texte certes, mais le comportement à adopter, non. Dire: « tu devrais t’estimer heureux toi qui n’as rien / toi qui es persécuté ou torturé pour tes idées » me parait totalement déplacé, voire grossier. Imaginez 2 secondes un bon chrétien rencontrer ces survivants d’Auschwitz et leur dire: comme je vous envie d’avoir vécu la déportation, la Shoah, vous ne vous rendez pas compte la chance que vous avez…

 

Mais qu’une personne vivant ces situations se disent: est-ce que de la persécution que je vis je peux en retirer quelque chose de positif… Est tout à fait concevable et cela ne dépend que de la personne. On ne peut imposer à personne de retourner le négatif en positif.

Bien sûr, Jésus n’annonce pas le bonheur pour le bonheur. Il n’est pas l’objectif, il est une façon de vivre. Il faut se réjouir car les épreuves endurées, les comportements adoptés mèneront à l’héritage de la terre, au Royaume… Finalement, de façon totalement anachronique, Jésus appelle à la résilience, à dépasser le négatif de nos vies pour en faire du positif.

 

Est-ce que ces 9 béatitudes sont une liste à cocher? Sont-elles un cheminement à suivre pour atteindre la perfection chrétienne? Jésus mettra en pratique ces 9 « heureux », mais nous ne sommes pas Jésus… Et est-il judicieux de se dire que l’apothéose de la vie chrétienne est la persécution… sachant que ceux dont parle Jésus sont persécutés – sans cesse, inlassablement… et que se passe-t-il lorsque la persécution est incessante, et bien il y a la mort…

Est-il judicieux de se dire que l’apothéose de la vie chrétienne est la « pauvreté d’esprit » que certains ont traduit par simples d’esprit et que ces personnes sont souvent dans l’incapacité d’éprouver, d’apprécier, d’évaluer ce qu’ils vivent et ce qu’ils font, incapables de gouter à ce « heureux ».

 

Ces « heureux » sont ce vers quoi il faut tendre en particulier dans un souci de l’autre. Et dans notre société un peu désolante, il est bon de se les rappeler régulièrement pour ne pas sombrer dans la facilité du « heureux ici et maintenant » mais au détriment des autres.

Un collègue – Jean Dietz – a écrit ces anti-béatitudes qui représentent bien l’état de notre monde:

Heureux les violents, ils s’approprient la terre.

Heureux ceux qui font pleurer, ils dorment leurs semblables.

Heureux ceux qui commettent délibérément l’injustice, ils ne manquent jamais de rien.

Heureux les rancuniers, l’avenir leur appartient.

Heureux les pervers, ils sont des dieux.

Heureux les fomenteurs de troubles, ils règnent sur le chaos.

 

Voila, le bonheur immédiat, égoïste, hédoniste, méprisant… Voici des comportements aux antipodes du message évangélique dans son opposition et sa haine des autres. Le prochain est tellement présent dans l’Evangile que le bonheur du chrétien ne peut qu’inclure la considération de l’autre non pas comme moyen mais comme un frère, un soeur. Je suis toujours épatée lorsque des chrétiens se servent de l’Evangile pour écraser l’autre parce qu’il n’est pas de leurs classes sociales, pas de la bonne couleur, parce qu’il gène leurs projets et pour bien d’autres raisons encore. Bien évidemment l’Evangile n’est qu’un prétexte pour assouvir des désirs bassement humains de manipulation et de pouvoir.

 

En lien avec les documentaires dont je vous ai parlés, mais aussi avec l’année Luther, voici un point qui est toujours douloureux lorsque l’on parle du réformateur, c’est sa haine des juifs. Cette haine qu’on a l’habitude de coller à la figure de Luther ne concerne qu’une partie de sa vie, la dernière. Il était auparavant plutôt tolérant avec les juifs dans une société qui leur était extrêmement hostile. Mais les années passant sa haine s’est développée et exacerbée jusqu’à en appeler à brûler les synagogues. Son antisémitisme était issu d’une lecture très littérale de l’Evangile: les juifs ayant tué Jésus, leur obsession n’était donc que de tuer les chrétiens… et donc autant tuer que d’être tué.

 

Hitler avait parlé de Luther comme d’un grand homme, un géant, qui avait vu « le juif comme nous commençons seulement à le voir aujourd’hui ».

Et lors du procès de Nuremberg, Julius Streicher, éditeur antisémite, avait déclaré que c’était Luther qui aurait du se trouver à sa place sur le banc des accusés.

Voila comment une lecture partiale d’un théologien du 16ème siècle a pu influencer certains allemands dans une haine sans commune mesure.

Et comment ces personnes ont parfaitement incarné les anti-béatitudes présentées préalablement.

 

Alors, si on trouve que les béatitudes proposées par le Christ sont un peu compliquées à notre gout, qu’on fait des efforts mais qu’on a l’impression qu’on n’atteindra jamais la perfection, et bien tentons au moins de ne jamais atteindre le niveau des anti-béatitudes… d’ailleurs nous pourrions prolonger la liste…

Mais surtout agissons en nous rappelant que nous ne sommes pas seuls et que nos actions peuvent avoir des conséquences catastrophiques pour notre prochain.

Heureux êtes-vous si votre monde ne tourne pas autour de votre nombril… mais que d’innombrables nombrils composent votre monde car vous ne serez plus jamais seul. Heureux serez-vous encore plus lorsque vous aurez le souci de la justice pour tous ces petits nombrils!

Amen

 

 

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Youssef ALLOUCHA |
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